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À l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, la bibliothèque patrimoniale a choisi de placer la photographie au centre d’un jeu de regards, en partenariat avec les élèves de pratique amateur du cours proposé par Mathilde Veyrunes à la Fabrique des Arts de Carcassonne Agglo. Cette rentrée de septembre marquait en effet le début d’une manifestation nationale appelée à se déployer dans la durée : le bicentenaire de la photographie. Durant deux siècles, la photographie n’a cessé de déplacer les frontières entre l’original et sa reproduction. Elle porte aujourd’hui dans les collections patrimoniales une identité plurielle : objet à conserver, instrument de conservation et pratique de création artistique. Une technique multifocale qui fixe le passé autant qu’elle contribue à fabriquer les traces laissées au futur.
Avant que Michel Jordy ne photographie, au début du XXe siècle, une Cité devenue monument et destination, l’objectif avait déjà accompagné sa métamorphose. Dans les années 1850-1870, les photographies de Léopold Verguet saisissent les fortifications avant et pendant leur restauration. La photographie se tient alors dans cet intervalle précieux où un paysage disparaît tandis qu’un autre est en train de naître.
Quelques décennies plus tard, le regard de Michel Jordy se pose enfin sur une Cité transformée. Ses photographies, dont certaines seront diffusées par les cartes stéréoscopiques des frères Palau, participent à leur tour à la construction d’une image du territoire. Le monument n’est plus seulement enregistré pour être fixé, il devient aussi la représentation d’un temps et d’un espace. Ainsi la photographie choisit ce qu’elle prélève du réel et, ce faisant, contribue à en organiser la mémoire. « “Choisir, c’est renoncer » disait l’un, « cadrer, c’est soustraire une portion du monde à ce qui l’entoure », dira l’autre. Et débuta le temps des reproductibles.
C’est à cette ambiguïté entre œuvre et reproduction que la réflexion de Walter Benjamin se consacre, autour de 1930, dans son essai L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Avec la photographie puis le cinéma, l’image peut être multipliée, déplacée, diffusée. L’œuvre n’est plus nécessairement attachée à un lieu, à un moment ni même à une rencontre unique avec celui qui la regarde. W. Benjamin donne le nom d’aura à cette présence singulière de l’œuvre, liée à son unicité et à son inscription dans un hic et nunc. La reproduction technique vient précisément troubler cette relation : elle rapproche ce qui était lointain, multiplie ce qui était unique et permet à l’image de voyager indépendamment de l’objet dont elle procède. Mais le temps renverse parfois les concepts. Dans les magasins d’une bibliothèque patrimoniale, la plaque de verre destinée à produire plusieurs images repose désormais dans une boîte de conservation. Le négatif, matrice d’une possible multiplication, est devenu pièce unique. On surveille sa lumière, son climat, ses altérations et on évite de le manipuler. L’objet de la reproductibilité a fini par acquérir sa propre aura.
Ce qui devait permettre à l’image de s’affranchir de l’original est devenu original à son tour. Une plaque de verre ne conserve plus seulement une vue de la Cité ou d’un paysage disparu. Ses rayures, ses lacunes, l’altération de son émulsion racontent également son histoire. L’image documente le monde et à son tour, son support documente l’histoire de l’image.
La photographie possède cependant une autre particularité : devenue patrimoine, elle demeure en même temps l’un des principaux outils dont dispose le patrimoine pour se préserver. Photographier un document fragile, c’est permettre à son image de circuler tandis que l’original demeure à l’abri. Au fil du temps, les procédés se succèdent : reproduction photographique, microfilm, photographie numérique, numérisation haute définition. Le geste change d’outil, pas de principe. Il s’agit toujours de créer un double afin de ménager l’original. Car il faut rendre visible sans nécessairement exposer et pouvoir transmettre sans épuiser matériellement l’objet.
Ainsi, dans le champ patrimonial, la reproduction n’abolit pas l’original mais peut, au contraire, contribuer à le protéger. Et l’on retrouve ici, sous une autre forme, la question de l’aura. L’image numérique d’une plaque de verre permet de l’agrandir, de l’étudier, de la diffuser. Mais elle ne se substitue pas entièrement à elle. Elle en transmet l’image et le contenu mais peine généralement à en traduire la matérialité ou l’épaisseur historique que porte cette dernière.
Entre l’original et son double subsiste toujours un écart dans lequel se loge le patrimoine.
Invités à photographier les collections et, plus particulièrement, leurs altérations, les élèves auraient pu se limiter à les documenter. Mais une déchirure, une reliure fragilisée ou encore une matière déformée changent de nature dès lors qu’un regard les isole. Le défaut apparaît motif, inscrivant l’objet dans un nouveau récit, nourri des strates de son histoire. Le document ancien devient alors sujet d’une création contemporaine.
Le jeu de regards devient ainsi jeu de miroirs obliques. Verguet photographie une Cité en cours de transformation et ses photographies deviennent patrimoine. Les techniques photographiques reproduisent les documents pour les préserver et leurs supports deviennent à leur tour objets de conservation. Aujourd’hui, de nouveaux photographes posent leur regard sur ces collections et produisent des images qui appartiennent pleinement à notre présent.
Le patrimoine n’est jamais seulement ce qui nous vient du passé. Il est aussi ce que le présent choisit de regarder, de conserver et de transmettre. Les photographies que nous protégeons aujourd’hui furent d’abord contemporaines. Celles qui viennent d’être réalisées le sont encore.
À l’heure où l’image peut désormais être produite sans prise de vue, où l’intelligence artificielle génère des photographies vraisemblables, mais fausses, la question de la trace se renforce. Pendant près de deux siècles, la photographie a entretenu avec le réel un lien fondé sur la présence, à un instant donné, d’un sujet devant l’objectif. Désormais, l’image peut conserver tous les signes de la photographie sans en partager l’origine. Que conserverons-nous alors de notre présent, et comment saurons-nous, demain, distinguer ce qui en fut la trace de ce qui en fut la représentation ?
Objet patrimonial, mémoire démultipliée, instrument de sauvegarde et geste de création, la photographie possède encore cette étrange et paradoxale faculté : fixer le temps tout en continuant, image après image, à le produire.