Blog des médiathèques : Échos des médiathèques – Mai 2026 #2

Cette année encore, les médiathèques de Carcassonne Agglo participent au Salon de la Gravure et du livre d’artiste porté par l’Ecole des Beaux-Arts, en partenariat avec Montolieu Village du Livre et des Arts, par la présentation d’ouvrages de bibliophilie contemporaine puisés dans les fonds de la bibliothèque de conservation. Petite présentation des ouvrages exposés cette année avec, pour toile de fond, cette thématique : Trame des mythèmes.

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Salon de la Gravure et du livre d’artiste 2026, Trame des mythèmes : des récits cousus main

Trame (nom féminin) : dans le tissage, désigne « l’ensemble des fils qui ont été passés perpendiculairement aux fils de chaîne sur le métier à tisser ».

Mythème (nom masculin) : concept proposé par Claude Lévi-Strauss, il représente l’unité fondamentale du mythe. Les mythèmes se classent selon un axe horizontal un axe vertical.

À partir de ces deux notions, la bibliothèque intercommunale de conservation a souhaité en explorer les formes et les variations dans la bibliophilie contemporaine. En puisant dans les textes fondateurs (mythologiques, légendaires ou spirituels), les artistes réactualisent sans cesse les éléments constitutifs du mythe. « Vingt fois sur le métier » ces ouvrages remis, ils sont devenus les liens noueux de l’homme à ses origines. Les artistes en proposent des déclinaisons sensibles, donnant naissance, à partir de motifs anciens, à de nouveaux regards artistiques et littéraires. La sélection explore des formes de permanence symbolique dans le livre d’artiste. Labyrinthes, bibliothèques infinies et figures mythiques ne constituent pas de simples illustrations mais sont des structures fortes du récit et de la pensée.

Quand la trame devient dédale

Le Labyrinthe de Jean-Claude Loubières (RES D 090708) renoue ainsi avec l’un des grands mythèmes fondateurs de l’imaginaire occidental. L’artiste propose sa variation du mythe grec du Minotaure. La référence antique est ici sublimée par une création déroutante, fragmentaire. On croise, de façon éparse et morcelée, quelques extraits de phrases ou de mots, comme émergeant ou replongeant d’une mer originelle. Les signes se baladent sur la page comme s’ils étaient en quête d’une issue et le fil rouge d’une Ariane suggérée tente alors de réunir ces morceaux de récit. La composition même de l’œuvre de Jean-Claude Loubières provoque un sentiment d’errance : ici le lecteur ne « lit » pas, il vogue.

Cette structure symbolique universelle de la perte de repères et de la quête de sens se déploie également dans l’ouvrage de René Bonargent La Bibliothèque de Babel (RES D 064067). L’œuvre est basée sur la nouvelle de Jorge Luis Borges, qui, à partir de la légende la Tour de Babel, a imaginé une bibliothèque contenant tous les livres existants et à venir. Ce texte a été publié dans le recueil Fictions en 1944 avant d’être interprété graphiquement par René Bonargent à partir d’une traduction de Nestor Ibarra. Edité en 1990, l’ouvrage comporte, outre le texte, quatre dessins pleine page et quatre gravures hors texte. On retrouve dans cette œuvre les formes hexagonales décrites par l’auteur, comme autant de mailles, reproduites sur quatre feuillets de format carré. Chaque trame ainsi créée présente une déclinaison colorée allant du bleu clair vers le bleu foncé presque noir, doublant l’effet d’obscurcissement de la pensée et des perceptions. L’interprétation plastique de René Bonargent invite l’homme à sonder, dans les nuances colorées et la répétions des formes qu’accompagne le texte intégral de l’auteur, un espace incommensurable à la recherche de l’ordre des signes et du sens.

Traces et textures du mythe

Un autre mythème prend place dans cette sélection : celui de l’amour impossible et du lien empêché, raconté dans l’œuvre d’Isabelle Bossé Dans leur chair, variation 1, en 2013 (RES D 090705). D’après la légende de Tristan et Yseult, Isabelle Bossé multiplie les approches et techniques matérielles pour donner vie aux amants. Cette édition originale prend la forme d’un leporello cartonné comportant des impressions numériques, des tissus, de la composition à l’acrylique et aux crayons de couleur ainsi que des fils à coudre dont l’entremêlement matériel redonde l’effet d’enchevêtrement des récits proposé dans la variation de l’artiste.

Klothô (RES D 079438), célèbre moire tisseuse du fil de la vie, voit à son tour son rôle actualisé par le dialogue entre les gravures de Maria Desmée et le texte poétique et fragmentaire de Maria Maïlat. Dans cet ouvrage le fil du destin devient le fil du livre, de l’écriture, de l’histoire et de la mémoire. Le mythe survit non comme récit figé mais comme texture, comme rythme. Grâce à l’écriture et au geste artistique, l’œuvre transforme ce riche mythème en présence tangible.

Echos antiques et éclats critiques

De leur côté, Jacqueline Risset et Bernadette Février, invoquent, voire convoquent, d’une manière profondément contemporaine, Calliope, muse de la poésie épique et de l’éloquence dans leur œuvre éditée en 2011 aux Editions Rencontres : Lève-toi un peu Calliope(RES E 090806). Il y a de l’ironie dans ce titre, celle que l’on retrouve dans l’écriture de Jacqueline Risset et que le travail plastique de Bernadette Février accompagne avec légèreté, souplesse et mystère. L’ouvrage laisse la place aux évocations, aux lignes déliées, aux fragments, encore, et l’adresse à la figure antique se veut à la fois directe, familière et injonctive. Par la poésie et la création graphique, ce livre de dialogue fait de Calliope une figure de survivance : une voix qu’il appartient aux artistes de sans cesse réveiller. Les mythes et textes spirituels peuvent ainsi être aussi abordés de manière plus libre, plus ludique ou plus critique. Alain Jouffroy fait partie de ces artistes qui jouent avec les récits et les imaginaires. Dans  odieux les dieux ! joyeux, les yeux ! (Alain Jouffroy et Christian Bouillé, RES D 076887), les dieux antiques continuent d’habiter l’espace contemporain mais sont confrontés à une sensibilité moderne qui les détourne et bouscule une représentation parfois figée et solennelle. Ici, le ton est décalé, le mythe réinventé et le lecteur diverti.

Encrer les voix dans le temps

Enfin, pour clore cette présentation, disons quelques mots sur le dernier arrivé dans le fonds de bibliophilie contemporaine : Pénélope. La main narrative. Livre d’artiste édité aux Editions FMA en 2023, il révèle une création à quatre mains de l’artiste Bernard Alligand sur un poème inédit de Mickaël Glück (RES E 091173).

L’ouvrage se présente en majesté. Ses dimensions entrent dans la norme mais imposent d’emblée au lecteur la présence matérielle de l’objet. Les couleurs qu’il arbore s’offrent également, immédiatement, à l’œil : un mélange de bleu, de noir et d’or, anobli par la qualité du papier Moulin du Gué qui les recueille. Il serait possible de rester plusieurs heures à scruter, sur ces pages, les sinuosités de la matière, les reliefs du support, les courbes aqueuses des pigments qui ne démentent pas le titre et nous invitent à un voyage narratif imaginaire.

Pénélope, on le sait, est la femme d’Ulysse, parti combattre sous les murs de Troie dans l’Odyssée. Pénélope, c’est aussi la femme loyale qui, prise dans l’étau du temps, tisse et détisse son œuvre pour en gagner. Ainsi, cette figure mythique est à la fois l’ancre symbolique infaillible, inébranlable, d’un récit qui se déploie, et l’allégorie d’un geste qui n’en finit pas de dire. Cette main narrative, celle qui, par un subterfuge mené dans le secret de la nuit, recule indéfiniment l’échéance, c’est celle de l’art et de la littérature.

Il faut toucher l’impression des caractères, subtile et douce, sur un papier rugueux, sur le matériau brut. Il faut voir le travail artistique qui chemine avec les mots, lisse, glacé, rayonnant. Il faut écouter les ressacs, les tempêtes et parfois le tranquille mouvement de l’eau qu’inévitablement l’œuvre invite à se représenter. Il faut, enfin, se laisser submerger par une apparente dichotomie propre aux livres d’artiste : l’impossible réconciliation du beau du récit et des œuvres, de la tendresse sauvage des mots dans leur représentation imagée, de l’art intouchable face à la nécessité de la manipulation de l’objet, à l’actualité de sa présence, à sa matérialité toute fraîche.

Mé-tisser. Le mot se forme sous les doigts comme une évidence : il y a dans ce livre d’artiste quelque chose qui tient à la fois du métier à tisser, de la ruse empruntée au héros de l’Odyssée, sa mêtis, et du métissage ; de la trame patiente et de l’entrecroisement des voix, des temps, des matières, non sans artifice. Ainsi, la toile que tend Pénélope n’est pas seulement ruse, elle est architecture. Elle est arkhé : commencement, fondement, principe premier d’un espace qui s’invente à mesure qu’il se défait.

Ce que ces œuvres dessinent, au fond, c’est un archipel. Non pas un territoire continu, mais un ensemble d’îles reliées par ce qu’on ne voit pas, comme les passages sous-marins du sens, les courants invisibles de la mémoire. Chaque intervention des artistes, chaque page, chaque strate de papier est une île qui se souvient des autres. L’espace des œuvres devient espace mémoriel : non la mémoire linéaire du récit qui avance, mais la mémoire buissonnante, lacunaire et vivante, de celles et ceux qui restent et qui tissent. De fil en aiguille émerge ainsi une toile invisible, symbolique et universelle du récit. Les livres d’artistes présentés ici donnent à voir des motifs, des « mots-thèmes », des mythèmes, parfois isolés, parfois replacés dans leur contexte narratif. Ils invitent à un voyage à travers les époques et les imaginaires où les premières comme les seconds se confondent indifféremment. On y croise tour à tour une Ariane moderne, une Pénélope inlassable, ou encore une Tour de Babel insondable. Dans chacun des ouvrages, le fil apparaît, matériau, motif ou simple suggestion, comme un élément central, symbole de la permanence des mythèmes évoqués.

Car, enfin, pour emprunter au mythe, il faut en connaître l’étoffe.