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Créée à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, l’exposition « Patrimoine en péril : dans les coulisses d’un héritage fragile » vous invite à franchir le seuil des magasins de conservation pour découvrir l’envers des missions qui incombent aux bibliothèques patrimoniales. Lorsque l’on pousse les portes d’une bibliothèque de conservation, l’ambiance feutrée de la salle de lecture dissimule une effervescence invisible. Derrière l’alignement des rayonnages invisibles se cache une lutte quotidienne, discrète mais néanmoins cruciale : celle de la mémoire transmise malgré les ravages du temps. Or, les pages qui composent les documents patrimoniaux ne sont pas seulement des supports de lecture, mais un ensemble de fragments de notre histoire.
La sensibilisation aux traces du passé n’a pas toujours été une évidence. Il faut remonter au XVIIe siècle, au lendemain des guerres de religion, pour voir émerger l’idée de recenser les richesses environnantes. Des érudits pionniers entament un travail de recension, tel François Roger de Gaignères (1642-1715) qui a passé une grande partie de sa vie à dessiner des monuments pour garder la trace des progrès de la civilisation, laissant derrière lui une importante collection de planches et d’estampes aujourd’hui conservées à la Bibliothèque nationale de France et au musée du Louvre.
Le souffle de la Révolution française bouleverse profondément cette dynamique. Sous l’impulsion de l’abbé Grégoire, la notion de patrimoine déborde du domaine privé pour devenir un bien public. La confiscation des biens du Clergé et de la noblesse place l’Etat face à une responsabilité inédite : conserver ces collections comme les témoins d’une culture commune. C’est à ce moment précis que le livre, au même titre que les grands édifices ou les œuvres d’art, est hissé au cœur du patrimoine national.
Pour autant, le patrimoine écrit et graphique des bibliothèques va mettre du temps à s’affranchir de l’ombre des musées. Le véritable tournant ne s’opère qu’en 1982, après la publication du rapport Desgraves. Ce texte fondateur pour les bibliothèques de conservation permet de distinguer les budgets et les démarches de la lecture publique de ceux des fonds patrimoniaux, dédiés à la transmission.
Les documents des bibliothèques semblent plus fragiles que les monuments et moins visibles que les œuvres d’art. Rarement exposés, ils restent stockés sur les rayonnages des magasins, à l’abri de la lumière, du regard même et des manipulations. Composés de matières organiques, ils réagissent à leur environnement et sont périssables par nature.
Cette vulnérabilité s’est paradoxalement aggravée avec les progrès industriels. En particulier, la qualité du papier n’a cessé de se dégrader depuis la fin du XVIIIe siècle au point que les journaux fabriqués après 1850 portent en eux-mêmes leur propre destruction en raison de leur forte acidité : la presse quotidienne local, source d’informations éphémère, s’autodétruit à l’abri des regards.
Le patrimoine des bibliothèques se caractérise également par une grande hétérogénéité. Un magasin de conservation peut abriter des manuscrits uniques, datant du Moyen Age ou écrit de la main d’écrivains célèbres, des documents imprimés plus ou moins rares, des affiches, des cartes et plans, des cartes-postales, des photographies en noir et blanc ou en couleur… Face à cette mosaïque de matériaux, le danger est partout ! Les variations de température font craqueler les papiers et reliures, l’humidité favorise le développement de moisissures, les insectes xylophages creusent de véritables galeries au cœur des œuvres, la poussière s’incruste et devient abrasive.
Face à la disparition programmée des documents, la mission des professionnels de la conservation ne consiste pas à arrêter le cours du temps mais à retarder le processus de dégradation. Il s’agit de mettre en place un ensemble de pratiques et procédures que l’on peut répartir en deux catégories d’actions complémentaires : la conservation préventive et la conservation curative. La conservation préventive est la priorité. Elle vise à agir sur l’environnement des documents sans toucher aux documents eux-mêmes. Il s’agit par exemple de remplacer les anciens rayonnages en bois par du mobilier en métal ignifugé, de maintenir une atmosphère idéale (autour de 18°C et 55% d’hygrométrie) sans variation brutale, d’aspirer régulièrement les magasins, de dépoussiérer les documents et de vérifier, à échéance régulière, la présence et l’état des documents. Le conditionnement des documents, dans des pochettes et boîtes neutres, protège les pièces les plus fragiles. La conservation curative quant à elle intervient en cas de sinistre. Il s’agit d’employer des techniques spécifiques en fonction de la crise révélée. La restauration tout d’abord redonne une lisibilité aux documents les plus meurtris. Face aux dégâts des eaux et aux inondations, la lyophilisation est un procédé de sublimation qui consiste à congeler les livres pour faire passer l’eau de l’état solide à l’état gazeux sans abîmer le papier.
En cas d’infestation biologique, un dépoussiérage peut suffire mais, dans un cas plus conséquent, les documents peuvent être placés en autoclave pour être traités par désinfection gazeuse – à l’oxyde d’éthylène – ou privation d’air, appelée anoxie. Mais ces procédés, lourds à mettre en œuvre, ne sont pas totalement sans conséquence sur la structure même des documents.
Conserver le patrimoine écrit et graphique n’est pas une simple obligation technique, ni un luxe d’érudit : c’est un acte profondément citoyen. Chaque manuscrit sauvé de l’humidité, chaque reliure restaurée, chaque estampe préservée de la lumière est un fil supplémentaire qui nous relie à notre passé commun.
La conservation fait face à un double défi : ouvrir ce patrimoine à tous tout en assurant sa sécurité pour garantir sa transmission aux générations futures. Si le microfilmage a longtemps été le support de substitution privilégié pour préserver les originaux de l’usure causée par les manipulations, la numérisation a pris le relais, devenant en outre un outil de valorisation incontournable, brisant l’image parfois poussiéreuse des fonds anciens. Aujourd’hui, la question qui se pose est celle de la stabilité des supports numériques à long terme.
En protégeant des documents fragiles, parfois uniques, la bibliothèque ne fait pas que stocker du papier : elle garde en éveil notre mémoire collective. Ce patrimoine appartient à chacun de nous : en découvrant sa fragilité et les coulisses de sa gestion, tout le monde est amené à prendre part à la longue chaîne de sa transmission.
À l’occasion des Journées européennes du Patrimoine, la bibliothèque patrimoniale a choisi de placer la photographie au centre d’un jeu de regards, en partenariat avec les élèves de pratique amateur du cours proposé par Mathilde Veyrunes à la Fabrique des Arts de Carcassonne Agglo. Cette rentrée de septembre marquait en effet le début d’une manifestation nationale appelée à se déployer dans la durée : le bicentenaire de la photographie. Durant deux siècles, la photographie n’a cessé de déplacer les frontières entre l’original et sa reproduction. Elle porte aujourd’hui dans les collections patrimoniales une identité plurielle : objet à conserver, instrument de conservation et pratique de création artistique. Une technique multifocale qui fixe le passé autant qu’elle contribue à fabriquer les traces laissées au futur.
Avant que Michel Jordy ne photographie, au début du XXe siècle, une Cité devenue monument et destination, l’objectif avait déjà accompagné sa métamorphose. Dans les années 1850-1870, les photographies de Léopold Verguet saisissent les fortifications avant et pendant leur restauration. La photographie se tient alors dans cet intervalle précieux où un paysage disparaît tandis qu’un autre est en train de naître.
Quelques décennies plus tard, le regard de Michel Jordy se pose enfin sur une Cité transformée. Ses photographies, dont certaines seront diffusées par les cartes stéréoscopiques des frères Palau, participent à leur tour à la construction d’une image du territoire. Le monument n’est plus seulement enregistré pour être fixé, il devient aussi la représentation d’un temps et d’un espace. Ainsi la photographie choisit ce qu’elle prélève du réel et, ce faisant, contribue à en organiser la mémoire. « “Choisir, c’est renoncer » disait l’un, « cadrer, c’est soustraire une portion du monde à ce qui l’entoure », dira l’autre. Et débuta le temps des reproductibles.
C’est à cette ambiguïté entre œuvre et reproduction que la réflexion de Walter Benjamin se consacre, autour de 1930, dans son essai L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique. Avec la photographie puis le cinéma, l’image peut être multipliée, déplacée, diffusée. L’œuvre n’est plus nécessairement attachée à un lieu, à un moment ni même à une rencontre unique avec celui qui la regarde. W. Benjamin donne le nom d’aura à cette présence singulière de l’œuvre, liée à son unicité et à son inscription dans un hic et nunc. La reproduction technique vient précisément troubler cette relation : elle rapproche ce qui était lointain, multiplie ce qui était unique et permet à l’image de voyager indépendamment de l’objet dont elle procède. Mais le temps renverse parfois les concepts. Dans les magasins d’une bibliothèque patrimoniale, la plaque de verre destinée à produire plusieurs images repose désormais dans une boîte de conservation. Le négatif, matrice d’une possible multiplication, est devenu pièce unique. On surveille sa lumière, son climat, ses altérations et on évite de le manipuler. L’objet de la reproductibilité a fini par acquérir sa propre aura.
Ce qui devait permettre à l’image de s’affranchir de l’original est devenu original à son tour. Une plaque de verre ne conserve plus seulement une vue de la Cité ou d’un paysage disparu. Ses rayures, ses lacunes, l’altération de son émulsion racontent également son histoire. L’image documente le monde et à son tour, son support documente l’histoire de l’image.
La photographie possède cependant une autre particularité : devenue patrimoine, elle demeure en même temps l’un des principaux outils dont dispose le patrimoine pour se préserver. Photographier un document fragile, c’est permettre à son image de circuler tandis que l’original demeure à l’abri. Au fil du temps, les procédés se succèdent : reproduction photographique, microfilm, photographie numérique, numérisation haute définition. Le geste change d’outil, pas de principe. Il s’agit toujours de créer un double afin de ménager l’original. Car il faut rendre visible sans nécessairement exposer et pouvoir transmettre sans épuiser matériellement l’objet.
Ainsi, dans le champ patrimonial, la reproduction n’abolit pas l’original mais peut, au contraire, contribuer à le protéger. Et l’on retrouve ici, sous une autre forme, la question de l’aura. L’image numérique d’une plaque de verre permet de l’agrandir, de l’étudier, de la diffuser. Mais elle ne se substitue pas entièrement à elle. Elle en transmet l’image et le contenu mais peine généralement à en traduire la matérialité ou l’épaisseur historique que porte cette dernière.
Entre l’original et son double subsiste toujours un écart dans lequel se loge le patrimoine.
Invités à photographier les collections et, plus particulièrement, leurs altérations, les élèves auraient pu se limiter à les documenter. Mais une déchirure, une reliure fragilisée ou encore une matière déformée changent de nature dès lors qu’un regard les isole. Le défaut apparaît motif, inscrivant l’objet dans un nouveau récit, nourri des strates de son histoire. Le document ancien devient alors sujet d’une création contemporaine.
Le jeu de regards devient ainsi jeu de miroirs obliques. Verguet photographie une Cité en cours de transformation et ses photographies deviennent patrimoine. Les techniques photographiques reproduisent les documents pour les préserver et leurs supports deviennent à leur tour objets de conservation. Aujourd’hui, de nouveaux photographes posent leur regard sur ces collections et produisent des images qui appartiennent pleinement à notre présent.
Le patrimoine n’est jamais seulement ce qui nous vient du passé. Il est aussi ce que le présent choisit de regarder, de conserver et de transmettre. Les photographies que nous protégeons aujourd’hui furent d’abord contemporaines. Celles qui viennent d’être réalisées le sont encore.
À l’heure où l’image peut désormais être produite sans prise de vue, où l’intelligence artificielle génère des photographies vraisemblables, mais fausses, la question de la trace se renforce. Pendant près de deux siècles, la photographie a entretenu avec le réel un lien fondé sur la présence, à un instant donné, d’un sujet devant l’objectif. Désormais, l’image peut conserver tous les signes de la photographie sans en partager l’origine. Que conserverons-nous alors de notre présent, et comment saurons-nous, demain, distinguer ce qui en fut la trace de ce qui en fut la représentation ?
Objet patrimonial, mémoire démultipliée, instrument de sauvegarde et geste de création, la photographie possède encore cette étrange et paradoxale faculté : fixer le temps tout en continuant, image après image, à le produire.